|
Gérald BRAY* À la croix, Christ n'a pas tendu les bras pour accueillir le monde; il a plutôt levé les yeux vers son Père dont il exécutait la volonté et apaisait la colère. Ce qui est pour nous un pardon gratuit a coûté le prix le plus élevé qui soit au monde: le sang innocent du Fils de Dieu. I. La crucifixion De tous les événements rapportés dans le Nouveau Testament, la crucifixion du Christ est de loin le plus connu, et celui dont on se souvient le mieux. Même les récits de la naissance du Christ, si familiers, ne sont guère évoqués qu'une fois par an. La mort du Christ, commémorée de manière spéciale le Vendredi-saint, nous est rappelée chaque fois que nous voyons une croix et que nous assistons à la Sainte Cène; nombre de prédications et quantité de livres évangéliques en parlent, de même que le témoignage personnel de tous ceux qui ont trouvé la paix avec Dieu. D'autres événements peuvent être mis de côté ou négligés pendant un certain temps, mais pas la croix, car elle est au coeur même du christianisme. La place centrale de la croix dans la vie chrétienne n'est pas un hasard. Les croyants ne mettent pas longtemps à en souligner le sens. Sur la croix, le Fils de Dieu est devenu péché pour nous, il a payé la dette que nous avons contractée envers Dieu, il a satisfait les exigences de sa Loi et de sa justice, il a apporté la réconciliation à ceux qui étaient morts dans leurs péchés et il nous a fait entrer, par son sacrifice, dans le saint des saints, dans la présence de Dieu lui-même. Cette interprétation, que l'on appelle la "théorie de la substitution pénale" de l'expiation, a certes fait l'objet d'une opposition considérable de la part de ceux qui trouvent une telle idée immorale ou barbare, mais l'expérience a montré qu'elle seule a le pouvoir de changer la vie des hommes. Lorsque Paul est allé à Corinthe, il connaissait ce qu'on lui objecterait, et pourtant il a décidé de n'y rien savoir d'autre que Christ, et Christ crucifié (1 Co 2:2). Les raisons pour lesquelles Paul a agi ainsi sont assez claires. En tant qu'apôtre, sa tâche était de prêcher la sagesse et la puissance de Dieu, et non ce qui est logique ou arrange les hommes. Il est trop facile de perdre cela de vue, surtout lorsque le prédicateur est obligé d'aborder, dans ses prédications, des questions politiques et sociales, la vie familiale et d'autres sujets d'actualité. Pourtant le message de l'Ecriture est tout à fait clair: la croix et le message de salut pour "tous ceux qui sont appelés" est de la plus grande actualité. L'Eglise n'est pas un organisme composé de personnes bien intentionnées soucieuses de faire le bien. Elle est plutôt un curieux mélange de faibles, d'insensés, de méprisés et de rejetés; autrement dit, d'hommes et de femmes dont le monde ne veut pas, mais qui ont trouvé leur paix et leur gloire dans l'appel de Jésus-Christ. Aujourd'hui, il est impératif de remettre l'accent sur la doctrine de l'expiation. Il se peut que certaines oreilles soient devenues sourdes à force de l'entendre, quoique l'expérience montre qu'il s'agisse plutôt des oreilles du prédicateur que de celles de ses auditeurs. Dans notre société qui se veut "adulte", le péché et plus encore le pardon ne sont pas des sujets qui plaisent. Dans son roman à succès Love Story, Erich Segal a inventé une formule devenue célèbre: "L'amour dispense de demander pardon". De nos jours, on nous demande de tout accepter et de ne rien exiger; la réconciliation a perdu toute signification puisque, dans une relation d'amour, un désaccord n'est pas concevable. Si Dieu est prêt à nous pardonner alors que nous ne le méritons pas, pourquoi ne ferait-il pas un pas de plus en nous acceptant tels que nous sommes? Le glissement généralement insensible que plus d'un prédicateur opère de l'Evangile du pardon à un message d'acceptation inconditionnelle constitue une perversion de la foi évangélique. L'expiation accomplie par le Christ sur la croix ne signifie pas qu'il y ait "ouvert tout grand les bras pour nous". Il n'a rien fait de tel. Les bras de Jésus ont été écartés et cloués sur la croix, signifiant ainsi l'impuissance humaine de la victime expiatoire qu'il était. A la croix, Christ n'a pas tendu les bras pour accueillir le monde; il a plutôt levé les yeux vers son Père dont il exécutait la volonté et apaisait la colère. Ce qui est pour nous un pardon gratuit a coûté le prix le plus élevé qui soit au monde: le sang innocent du Fils de Dieu. L'importance de cet enseignement doit constamment être défendue contre toutes les attaques, surtout lorsqu'elles sont subtiles. De plus, nous devons nous souvenir que l'expiation, même si elle avait pu être réalisée autrement que par la croix, est destinée non seulement à nous permettre d'en comprendre le coût, mais aussi à nous servir de modèle pour aider et guider notre vie spirituelle. C'est là un grand mystère qu'il faut bien comprendre. Dieu savait que lui seul pouvait accomplir le sacrifice qu'exigeait le péché. Aucun être humain pécheur ne le pouvait, aucun ne pouvait même réaliser la moindre chose pour assurer son salut. En même temps, Dieu savait que le chemin de la croix - la mort par mortification de la chair et de ses désirs - était le seul moyen pour que l'homme pécheur puisse entrer dans sa présence. La Sainte Trinité ne peut accueillir quelqu'un dans sa communion s'il n'a pas subi cette transformation. Bien que la doctrine du purgatoire soit inacceptable, l'idée qui la sous-tend a une valeur certaine. Il n'existe pas de "grâce bon marché"; pas d'acceptation de l'homme par Dieu sans un changement radical dans sa vie. L'inacceptable dans la doctrine du purgatoire tient au fait que ce changement est relégué au deuxième plan, soit dans cette vie, soit dans la vie à venir. John Wesley a bien exprimé l'essentiel des objections protestantes en disant qu'il comptait sur le Christ autant pour sa sanctification que pour sa justification. Dans la théologie de Wesley, le mot "Christ" évoque, en l'occurrence, la croix et son oeuvre rédemptrice. Autrement dit, le Nouveau Testament enseigne que la croix est à la fois l'oeuvre rédemptrice unique du Christ et le moyen par lequel cette oeuvre assure peu à peu la sanctification dans nos vies. Plus la sanctification progresse, plus nous avons part à la crucifixion du Christ, le croyant, justifié par la foi, ayant accès au privilège de souffrir avec lui (cf. 2 Tm 2:12). Paul le précise à de nombreuses reprises. En terminant sa lettre aux Galates à propos de la justification, il dit qu'il porte sur son corps les marques du Seigneur Jésus (Ga 6:17). Une interprétation purement spirituelle de ce propos est exclue par ce qu'il indique ailleurs, comme par exemple en 2 Corinthiens 4:10, où "la mort du Seigneur Jésus" est explicitement reliée à ses propres souffrances et ses propres persécutions. Pourtant il ne s'agit pas non plus de souffrances vicaires, bien que certains interprètent le texte de cette manière. Tous les croyants sont invités à communier avec les souffrances du Christ (Ph 3:10); point que l'apôtre Pierre souligne encore plus clairement (1 P 4:13). L'appel à l'abnégation de soi dans le service du Christ est lié à la croix: "Je suis crucifié avec le Christ, et pourtant je vis" (Ga 2:20). Ici, Paul ne parle pas de l'expiation seulement, mais aussi de sa vie actuelle en Christ. C'est une erreur d'interpréter ce verset comme s'il présentait une série d'événements, la justification étant suivie par la vie nouvelle. C'est certes le cas, mais la croix se trouve au coeur de chacune des étapes, et pas seulement de la première, du pèlerinage qu'effectue le chrétien ici-bas. On pourrait évidemment s'étendre sur la question de la mortification; mais puisque nous en avons déjà parlé en liaison avec la croix, il est préférable de considérer, d'abord, les paroles de Jésus sur la croix se rapportant particulièrement à ce sujet. Il y en a deux, l'une et l'autre dans l'évangile de Jean. La première en Jean 19:26-27: "Femme, voici ton fils, Fils, voici ta mère." Ces paroles nous permettent de ressentir la douleur de la renonciation que Jésus éprouve en s'arrachant au seul parent qu'il a sur terre. On trouve, bien sûr, plusieurs allusions à cela dans les évangiles. On peut même affirmer que les évangélistes se sont efforcés de mettre en évidence la distance que Jésus avait établie avec sa famille humaine, en particulier avec sa mère. Cela ressort de plusieurs récits: au Temple, à l'âge de 12 ans, aux noces de Cana et aussi, plus tard, dans son ministère (Mt 12:48-50)1. Pourtant, dans
aucun de ces exemples, on ne peut dire qu'il y ait eu renonciation.
Celle-ci faisait partie de son enseignement (Mc 10:29), mais
ce n'est que sur la croix que la désolation d'une telle
expérience apparaît. Jésus ne renonce pas
seulement à sa mère; il donne à un autre
sa place dans l'affection de celle-ci. Nous avons tendance à
voir la chose du point de vue de Marie, comme si Jésus
se préoccupait d'assurer la sécurité de
sa mère dans sa vieillesse ou quelque chose de ce genre.
Cela se peut, en effet, bien que les demi-frères de Jésus
en auraient assumé la responsabilité sans en être
priés, et que la croix ne soit guère le lieu pour
régler un tel problème domestique! Cette question revêt, aujourd'hui, un caractère d'urgence. La menace qui plane sur la famille nucléaire, dans la société moderne, a conduit de nombreux chrétiens à renforcer les liens familiaux. C'est ainsi que la richesse du mariage, une grande famille et l'amitié ont revêtu peu à peu une importance telle qu'il semble naturel, pour un croyant, d'y trouver son propre épanouissement. Et pourtant comment ce qui est passager pourrait-il offrir une vraie satisfaction? Celui qui place son conjoint, ses parents ou ses enfants avant le Seigneur risque de les perdre. Trop de femmes célibataires ayant "tout sacrifié pour leur mère" restent, maintenant, sans rien. Voulons-nous produire une génération de veuves dans la même situation, privées de tout réconfort, parce qu'elles n'ont jamais appris les principes fondamentaux du renoncement? La seconde parole de Jésus sur la croix est: "J'ai soif." (Jn 19:28) Ici aussi, de nombreuses interprétations qui ont été proposées, parmi lesquelles les explications dites "naturelles", à savoir que le vinaigre devait servir à atténuer la douleur et à hâter la mort, sont à la fois sans valeur et non justifiées par le Psaume 69 (v. 21), dont l'auteur évoque les profondeurs de la misère où l'ont plongé ses souffrances. Ceux sur qui il aurait dû pouvoir compter se sont tournés contre lui, ne lui offrant que du vinaigre et du fiel. La soif de Jésus, c'est encore un autre aspect de sa souffrance: l'amertume du rejet. Ce thème revient souvent dans les Ecritures, d'Esaïe 53:3 à Jean 1:11. Jésus lui-même a reproché aux Juifs leur refus de lui-même et de son enseignement; un rejet semblable se trouve dans le ministère de Paul, qui a été chassé des synagogues et a été l'objet d'une opposition même de la part de certaines des Eglises qu'il avait fondées. Tout cela est familier. Ce qui l'est moins, c'est la souffrance que Jésus et Paul ont endurée à cause de ce rejet. Le Fils de Dieu n'est pas venu chez des étrangers. Il est venu chez les siens, qui ne l'ont pas reçu. Nous savons également que l'enseignement de Jésus traite du rejet. Il a annoncé que son message serait comme une épée qui susciterait des divisions dans les familles et entre amis (Mt 10:34). Et, sur la croix, il a connu l'ultime rejet dont il avait parlé. Ses disciples l'ont abandonné et sa nation a approuvé sa crucifixion, allant jusqu'à supplier les autorités romaines de le mettre à mort, bien que Pilate l'ait reconnu innocent. Le chemin de la croix est celui du rejet par les hommes. Nous sommes bénis lorsqu'on nous insulte et nous persécute, prononçant à cause du Christ toutes sortes de mensonges à notre sujet (Mt 5:11). Il est tristement vrai qu'en Occident les attaques lancées contre l'Eglise sont loin d'être injustifiées puisqu'elle a cherché son propre confort, pervertissant son message et abandonnant son premier amour. Les Eglises se mettent en quatre pour plaire aux non-croyants, les attirer et leur prouver que les chrétiens sont eux aussi concernés par les questions qui agitent le monde. Lorsque quelqu'un a le courage de dénoncer les nouvelles tendances de la société, il arrive trop souvent que les autorités ecclésiastiques se liguent avec la presse profane pour l'attaquer! L'amertume du rejet est souvent plus durement ressentie dans la maison de la foi. Les disciples du Christ sont appelés à partager son agonie aussi bien de cette manière que d'une autre. Cela dit,un danger doit être évité. Jésus dit à ses disciples qu'ils devraient prendre leur croix pour le suivre (Mt 16:24). Qu'est-ce que cela signifie? Certains ont pensé que le croyant devait trouver sa propre croix, et la considérer comme un fardeau à porter. D'autres ont estimé tout obstacle, tout malheur et toute maladie comme étant la croix que Dieu leur envoyait. De nombreux chrétiens ont éprouvé une satisfaction de mauvais aloi, allant jusqu'à l'orgueil, face aux douleurs qu'ils ont endurées censément pour la cause de Christ. Que faut-il dire à ce sujet? En premier lieu, porter sa croix est un engagement. Lorsque les croisés s'engageaient à combattre, ils "prenaient leur croix". Le signe de la croix, qui est fait lors d'un baptême, rappelle l'engagement pris par celui qui demande le baptême. En deuxième lieu, prendre sa croix, c'est se préparer à la souffrance qui viendra puisque nous suivons le Christ. La deuxième partie du commandement de Christ est indispensable, car elle équilibre la première. La souffrance n'est jamais une fin en soi. La crucifixion qui est fondée sur l'obéissance - que ta volonté soit faite et non la mienne - débouche sur la gloire de la résurrection. Le chrétien doit suivre son Seigneur en cela comme en toute autre chose. Exalter un seul aspect hors contexte, c'est courir au désastre. La crucifixion est centrale mais, dans la vie de Jésus, elle n'a duré que trois heures. L'obéissance, en revanche, est éternelle, comme la gloire de la résurrection, qui nous sera révélée lorsque les souffrances du temps présent seront passées (Rm 8:18).
________________________________________________ 1 Voir le livre de P. Wells, Entre ciel et tere. Les sept paroles de la croix (Lausanne: Ed. Contrastes, 1994). * Gérald Bray est professeur d'histoire de l'Eglise à la Samford University (Birmingham, Alabama, Etats-Unis). Il est l'auteur de The Doctrine of God (Leicester: IVP, 1993) et, plus récemment, d'un ouvrage magistral, Biblical Interpretation Past and Present (Leicester: Apollos, 1996). Ce texte a été traduit de Evangel, la revue de la Rutherford House (Edimbourg, juillet 1983 et été 1984), par Alison Wells. |

Pour fermer la fenêtre, cliquez ICI
